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10.06.2008

Dire les choses sans que cela se sache…

Avec son texte Marée d’amour dans la nuit (éd. HongFei Cultures, avril 08), XU Dishan nous fait entrer dans la relation très intime d’un père et de son fils à l’approche des « cents jours » de la disparition de la maman. L’enfant et le père, tous deux contraints à la même absence, ne semblent pas vivre la même histoire : au contraire de Bao-Huang, petit garçon de 7 ans qui ne paraît pas comprendre ce qui est arrivé, le père est plongé dans un chagrin profond.

Il y a quelques jours, à la lecture de ce texte, une lectrice avisée me faisait la remarque suivante : « c’est bien, c’est très beau, plein de poésie… mais le texte reste en surface des sentiments de l’enfant… on ne connaît pas ses émotions… il a l’air de passer à côté de la détresse de son père, il ne semble pas comprendre ce qui est arrivé… il est presque naïf ! ».

En réalité, sans le savoir sans doute, cette lectrice venait de faire l’expérience de la littérature chinoise.

Au commencement de son Chine - Histoire de la littérature, le sinologue Jacques PIMPANEAU écrit : « Un malentendu naît souvent à la lecture d’œuvres chinoises, à cause d’un problème de langage, qui n’a rien à voir avec les difficultés particulières de la langue chinoise […]. En effet, le lecteur occidental est souvent déçu : il n’y voit au pire que des histoires gentilles mais un peu puériles, au mieux des récits hermétiques où il soupçonne un sens caché, indécelable pour lui. La raison est que les Chinois ont traditionnellement une façon différente de s’exprimer. […]. Un Occidental ‘dit les choses’ […]. Pour les Chinois en revanche, dire les choses carrément leur paraîtrait une incongruité indécente, presque une grossièreté. Tout est suggéré et c’est au lecteur à comprendre le sens, non pas caché mais exprimé par métaphore, de façon détournée. »

Ce que Jacques PIMPANEAU dit de la littérature chinoise toute entière, on le constate particulièrement dans deux genres : la poésie et la nouvelle. Précisément, le texte Marée d’amour est une nouvelle de XU Dishan !

Pour être tout à fait clair, l’auteur chinois s’attachera plutôt à restituer une atmosphère plutôt qu’à décrire un sentiment. Car enfin, à quoi bon dire « je suis heureux » à l’autre qui ne sent pas ce bonheur ? Mieux vaut restituer les conditions du bonheur ressenti pour induire chez l’autre le sentiment qu’on ne saurait décrire. Disons qu’à la « connaissance intellectuelle » et parfois stérile d’un sentiment, les Chinois préfèrent cultiver chez l’autre sa sensibilité.

Finalement, l’enjeu peut presque être résumé ainsi : dire les choses sans que cela ce sache !  

Dans le Shi jing, ou Canon des Poèmes, le plus ancien recueil connu de poèmes de la littérature chinoise dont Confucius serait le compilateur, on distingue trois modes de composition ou d’expression poétique : 

1.       fu : expression par exposition directe (peinture fidèle du sujet dans ses réalités concrètes)

2.       bi : expression par comparaison explicite (rapprochement intellectuel de sujets de même nature)

3.       xing : expression par évocation (l’évocation poétique de l’environnement rend possible la compréhension du sujet sans sa description directe)

Dans Marée d’amour, XU Dishan fait « parler » la lune et l’encens, les lanternes au bord de l’eau et les sanglots du père…

Quant aux illustrations de Mélusine THIRY, elles touchent au cœur du texte, par la magie des ombres et des lumières. S’inspirant du tout petit et de l’infini, elle crée, par évocation, un univers harmonieux, exprimant les plaisirs et difficultés de grandir de Bao-Huang, petit héros de cette histoire tendre de XU Dishan.

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