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15.06.2008

Reposons nos briques et partons vers le désert.

KaikoTakeshi.jpgEn 1959, KAIKÔ Takeshi, alors rédacteur publicitaire dans une importante firme de spiritueux, publie La muraille de Chine. Récit d’un fugitif.

Extrait de la 4e de couv. : Le narrateur, un simple paysan chinois, est arraché à sa terre avec des milliers de conscrits pour une corvée impitoyable : construire la Grande Muraille dans les pleines du lœss d’Asie centrale. Et voilà tout un peu jeté par la haine dans une gigantesque entreprise, pour un monstrueux monument d’inanité qui doit sceller pour l’éternité un système de bureaucratie civile et militaire, démultiplié à l’infini, rationalisé et égalitaire sous la houlette du Grand Empereur.

On voudra bien croire, avec l’éditeur, qu’il s’agit là d’une « allégorie aux résonnances universelles » qui « raconte le destin de ces esclaves accablés par la fatalité » ou mieux, « de cet homme qui trouvera en lui-même la force de survivre, de poser des briques d’argile et de partir vers le désert. »

« Résonnances universelles »… Oui. Et sans doute n’est-on pas toujours dans la Chine du IIIe siècle avant notre ère avec ce récit. Bien sûr, on lit toujours une œuvre avec ces propres références culturelles, images en tête, émotions cultivées. Quant à moi, au fil des pages, je sentais sur mon échine le souffle brulant des totalitarismes sauvages du XXe siècle. Je pense entre autre aux pages où KAIKÔ Takeshi fait le récit d’une immense cérémonie de six jours et six nuits destinée à provoquer l’adhésion des sacrifiés – les hommes qui construiront la Grande muraille – à leur propre sacrifice. Je ne songeais ici, dans ma lecture, qu’aux monstrueuses manifestations organisées par le régime hitlérien dans le Reichsparteitagsgelände à Nuremberg (« terrain des congrès du parti du Reich » réalisé par l'architecte officiel du Troisième Reich Albert Speer).

Mais faut-il croire, comme y invite la 4e de couv., que le fugitif du titre ait fui d’abord et essentiellement la misère dans laquelle le projet démesuré le plonge avec ses semblables ? Je ne le crois pas et suis surpris de cette proposition de lecture de l’éditeur.

MurailleChine3b.jpgCe qui devient insupportable au narrateur c’est ce que lui et ses semblables sont devenus, un  peuple dégénéré à qui la muraille est devenue nécessaire, pour qui elle est une carapace, pire, un dos (« Je dirai que c’était tout au plus la croûte qui recouvrait les espèces de furoncles que nous étions à la surface de la terre. […]La muraille était notre dos. »). Mais un dos tendu, dont la « valeur se réduisait à rien ».

Il faut lire les dernières lignes – admirables – du texte et les lire à la lumière du titre original de l’œuvre : Rubôki (« Journal d'errance »). Pas question, là, de fuir les misères de la construction mais bien plutôt de dénoncer le chimérique et misérable besoin de muraille. Ce que ne supporte pas le narrateur, ce n’est pas la violence et l’atteinte faites à son corps ou à sa liberté mais le fait qu’elles révèlent l’absence d’une « force ascensionnelle » et signent une dégénérescence.  

MurailleChinKaikoPicquier.jpgOh… voilà bien de vilains mots (dégénérescence, régénérescence, etc.) qui souvent inquiètent en Occident. Pourtant, dans son livre intitulé La Chine et les Chinois, Lin Yutang (écrivain qui œuvra à faire connaître la Chine à l’Occident) consacre son premier chapitre au « peuple Chinois » : 1) Nord et Sud, 2) Dégénérescence, 3) Sang nouveau, etc.

C’est donc une thématique très chinoise qu’adopte KAIKÔ Takeshi et c’est à la lumière de cette thématique qu’on peut le mieux comprendre et pénétrer La muraille de Chine. Récit d’un fugitif et notamment sa dernière phrase :  

« Reposons nos briques et partons vers le désert. » Partir vers le désert comme on s’aventurerait hors de nos résistances. C’est aventureux ? Pour KAIKÔ Takeshi, c’est simplement vital.

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