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06/03/2010

« Rouvrir d’autres possibles dans son esprit »

TIEU.Chenva-ManueldeChinoiseries.jpgVendredi 5 mars, à 18h, la librairie Le Phénix (Paris 3e, bd. Sébastopol) proposait une rencontre avec Chenva TIEU (entrepreneur, producteur de films documentaires, militant enthousiaste d'une diversité créatrice de richesse) autour de son MANUEL DE CHINOISERIES à l’usage de mes amis cartésiens (éd. Anne Carrière, 2008).

JULLIEN.Francois-TransformationsSilencieuces.jpgJe songeais, en relisant un peu ce livre ce matin, aux travaux de François JULLIEN, philosophe français et sinologue et en particulier à son dernier ouvrage paru chez Grasset en 2009, Les transformations silencieuses

Ces deux auteurs, chacun à leur façon, nous invitent à rendre possible une rencontre avec la Chine, sa pensée et les Chinois. Pour cela, ils nous proposent des codes indispensables et, mieux encore, des « outils » de nature à décentrer notre regard, à changer le point de vue à partir duquel nous construisons l'image du monde auquel nous appartenons. De quoi nous permettre de bâtir une rencontre véritable.


MANUEL DE CHINOISERIES à l'usage de mes amis cartésiens : « Ce livre n'est pas seulement un ouvrage d'introduction à la mentalité chinoise, c'est un livre de dialogue. S'il confronte les différences entre Chine et occident, il montre aussi que ces points de vue peuvent s'échanger. » (extrait du 4e de couv.).

Bref, on trouve là quelques codes donnés pour rendre possible la rencontre. On en trouve aussi chez François JULLIEN dont il a déjà été question sur ce blog et que Chenva TIEU affectionne également.

La particularité de JULLIEN réside dans l'originalité du point de vue d'où il a décidé de regarder (interroger) la philosophie européenne et donc, pour le dire autrement, ce qui nous identifie en Europe.

Venant de la Grèce, en tant que philosophe, et passant par la Chine, j'y trouve là un point d'écart, ou de recul, pour remettre en perspective la pensée qui est la nôtre, en Europe. Car, vous le savez, une des choses les plus difficiles à faire, dans la vie, est de prendre du recul dans son esprit. Or la Chine nous permet ainsi de remettre à distance la pensée dont nous venons, de rompre avec ses filiations et de l'interroger du dehors. Autrement dit, de l'interroger dans ses évidences, dans ce qui fait son impensé. Ce passage par la Chine possède ainsi à mes yeux deux fonctions [...] : éprouver ce que peut être un dépaysement de la pensée. [...] revenir sur la philosophie pour l'interroger dans ce qu'elle n'interroge pas, la sonder dans ses partis pris. » [C'est-à-dire éclairer de biais, à partir du dehors chinois,] « ce que je pense mais aussi ce à partir de quoi je pense et que, par là même, je ne pense pas. » Extrait de Conférence sur l'efficacité, éd. PUF, 2005, p.13-14.

C'est à un exercice complémentaire que Chenva TIEU nous invite dans son livre simple, intelligent et non dénué d'humour : chausser une paire de lunettes chinoise pour « regarder d'un point de vue chinois » (pas pour devenir chinois). Et ça commence dès l'introduction du livre où l'auteur surprend son lecteur en annonçant que c'est peut-être l'Europe qui donnera finalement quelques « leçons de Chine » à la Chine. Une manière, pour Chenva TIEU, de mettre à l'aise un lecteur inquiet - on sait combien, actuellement, la Chine est anxiogène -... ou peut-être une première leçon de « chinoiserie » : ébranler, créer un trouble chez le lecteur. Parce que c'est de là et de là seulement, sur ce sol tout à coup meuble, où le pas devient incertain, où l'expression « les pieds sur terre » tire au grotesque, que le voyageur, dégagé des préjugés du sens commun, se rendra disponible, dans un geste spontané, à ce qui se présentera à lui.

Le livre de Chenva TIEU s'ouvre, après l'introduction, sur un chapitre au titre emblématique : « Frontières ». Murs et identités... tels sont les termes clés du premier sujet traité et qui évoque malheureusement mille réalités à travers le monde, et notamment en France.

Je n'aime pas beaucoup les frontières, commence l'auteur. À leur approche, je sens une certaine angoisse monter en moi [...]. Ma crainte profonde est sans doute que, d'un seul coup, toutes les grilles ne se ferment [...] et que le monde ne soit plus qu'un ensemble de pays clôturés, repliés sur eux-mêmes, hostiles à leurs voisins. Chenva TIEU, d'origine chinoise, arrivé à Paris à 12 ans, poursuit : Comme je me sens, depuis mon arrivée en France, partie prenante de deux cultures, celle de la Chine et celle de l'Europe, je crois que j'en veux aux frontières d'être là, comme pour m'imposer silencieusement de choisir. J'ai l'impression qu'elles me reprochent l'ambiguïté qui m'apparaît, à moi, comme une richesse.

Les frontières, ont le voit ici, sont ces barrières qui renvoient à une identité « présupposée » et à la différence qui sépare. Ce malaise de Chenva TIEU est une expérience largement partagée. François JULLIEN, dans son dernier livre Les transformations silencieuses (éd. Grasset, 2009, p. 36 et s.) évoque lui aussi cette question de l'entre deux et celle connexe de l'identité qui taraude singulièrement certains esprits en France depuis quelques temps :

On a tort, je crois, d'envisager la diversité des cultures sous l'angle de la différence. Car la différence renvoie à l'identité comme à son contraire et, par suite, à la revendication identitaire - on voit assez combien de faux débats s'ensuivent aujourd'hui. Considérer la diversité des cultures à partir de leurs différences conduit en effet à leur attribuer des traits spécifiques et les referme chacune sur une unité de principe, dont on constate aussitôt combien elle est hasardeuse. [...].

C'est pourquoi j'ai préféré, dans mon chantier ouvert entre la Chine et l'Europe, traiter non de différence mais d'écarts. Car l'écart promeut un point de vue qui est, non plus d'identification, mais, je dirais, d'exploration : il envisage jusqu'où peuvent se déployer divers possibles [...].

Au lieu d'aboutir à une opération de rangement, au sein d'un cadre aux paramètres préétablis, et exécutée bord à bord, comme y conduit la différence, l'écart fait lever une autre perspective, décolle, ou débusque, une nouvelle chance - aventure - à tenter. [...] si je suis attentif à de tels écarts, au moindre écart, ce n'est pas pour isoler les cultures l'une de l'autre et les clore en des mondes ; mais pour détacher la pensée de ce qu'elle prend pour de « l'évidence », de part ou d'autre, dont elle n'a même pas idée, et lui procurer des biais pour rompre avec cet enlisement et se redéployer.

Passant, avec cet outil intellectuel, de la « distinction » à la « distance » et de la « question de l'identité » à « l'espoir d'une fécondité », l'écart donne à considérer la diversité des cultures ou des pensées comme autant de ressources disponibles, dont peut tirer parti toute intelligence pour s'agrandir et se réinquiéter.

Décentrer le regard, changer le point de vue à partir duquel nous construisons l'image du monde auquel nous appartenons et bâtir autrement une rencontre véritable. Deux livres pour nous y inviter et sans doute nous y aider.

VERDIERFrançoise-Concrétion.jpg

Françoise VERDIER, "Concrétion I" (2007), Entre ciel et terre, Albin Michel, 2007

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