26.06.2008

Le festin de la vie

Après-midi rencontre-lecture avec LEUNG Ping-Kwan, auteur de Hong Kong, à la médiathèque de la Goutte d’Or (Paris 18e).

Fameux moment où l’on entendit parler d’oursins, d’aubergines, de soupe et de salade Mao, de sushis et de potage d’orties. Bref, une « poésie culinaire » ! Non pas des recettes mises en poésie, mais bien un monde de goûts, de saveurs, de matières, de couleurs, un monde sensible mis en images, en mots et en rythme par LEUNG Ping-Kwan pour dire mieux la rencontre, l’amour, les corps. Jusqu’à ce dernier texte au titre évocateur : « La soupe très efficace ». Remarquable de vigueur (chaque vers débute par « Le plus pimenté ») et d’empêchement (chaque vers appelle son contraire dans le vers suivant), ce texte fait entendre une symétrie dissonante comme l’est la cuisine cantonaise (celle de la région de Hong Kong) :

Le plus pimenté, l’ardent baiser qu’il donne  / Le plus pimenté, l’insensible froideur qu’elle affiche 

LEUNG-Gallimard.jpgLEUNG-You Feng.jpgProfesseur de littérature, auteur de nombreux livres (romans, nouvelles, essais), LEUNG Ping-Kwan est d’abord un poète. Aujourd’hui, lecture en cantonais par l'auteur d’une dizaine de textes extraits de son recueil De ci de là des choses (éd. You Feng, 2006). Sa traductrice Annie CURIEN et Julie CURIEN, responsable de l’action culturelle de la médiathèque, ont assuré la lecture en français et la traduction pendant l’échange qui a suivi.

De LEUNG Ping-Kwan, on peut aussi trouver en France un recueil de nouvelles : Îles et continents (éd. Gallimard, 2001, trad. Annie CURIEN).

A voir : quelques photos de la rencontre dans la colonne de droite de ce blog !

A noter : le titre de ce billet est emprunté à un chapître de LIN Yutang, L'Importance de vivre (éd. Picquier poche, 2007)

19.06.2008

La naissance de l'arbre

RevedeJade.jpg« Dans la tête de l’artiste, d’abord, il y a deux façons de décrire un arbre :

1.       par le dessin d’imitation comme on l’apprend dans les écoles de dessin européennes

2.       par le sentiment que son approche et sa contemplation vous suggèrent comme les Orientaux. »

Henri MATISSE, La Naissance de l’arbre, juin 1943 cité par Roland LIN Chih-Hung en exergue de son livre Rêve de jade, éd. PUPS 2006.

13.06.2008

En complément au post précédent

Lu ce matin :

rougeauxlevresCouv.gif« La langue japonaise est comme un croquis à l’encre de Chine, alors que les langues européennes, qui sont plus exactes dans leur façon d’exprimer les choses, ressemblent à une peinture détaillée à l’aquarelle ou à l’huile. »

Asataro MIYAMORI, dans An Anthology of Haïku Ancient and Modern, 1932, citée dans la préface de Du rouge aux lèvres. Haïjins japonaises (éd. La Table Ronde, 2008).

10.06.2008

Dire les choses sans que cela se sache…

Avec son texte Marée d’amour dans la nuit (éd. HongFei Cultures, avril 08), XU Dishan nous fait entrer dans la relation très intime d’un père et de son fils à l’approche des « cents jours » de la disparition de la maman. L’enfant et le père, tous deux contraints à la même absence, ne semblent pas vivre la même histoire : au contraire de Bao-Huang, petit garçon de 7 ans qui ne paraît pas comprendre ce qui est arrivé, le père est plongé dans un chagrin profond.

Il y a quelques jours, à la lecture de ce texte, une lectrice avisée me faisait la remarque suivante : « c’est bien, c’est très beau, plein de poésie… mais le texte reste en surface des sentiments de l’enfant… on ne connaît pas ses émotions… il a l’air de passer à côté de la détresse de son père, il ne semble pas comprendre ce qui est arrivé… il est presque naïf ! ».

En réalité, sans le savoir sans doute, cette lectrice venait de faire l’expérience de la littérature chinoise.

Au commencement de son Chine - Histoire de la littérature, le sinologue Jacques PIMPANEAU écrit : « Un malentendu naît souvent à la lecture d’œuvres chinoises, à cause d’un problème de langage, qui n’a rien à voir avec les difficultés particulières de la langue chinoise […]. En effet, le lecteur occidental est souvent déçu : il n’y voit au pire que des histoires gentilles mais un peu puériles, au mieux des récits hermétiques où il soupçonne un sens caché, indécelable pour lui. La raison est que les Chinois ont traditionnellement une façon différente de s’exprimer. […]. Un Occidental ‘dit les choses’ […]. Pour les Chinois en revanche, dire les choses carrément leur paraîtrait une incongruité indécente, presque une grossièreté. Tout est suggéré et c’est au lecteur à comprendre le sens, non pas caché mais exprimé par métaphore, de façon détournée. »

Ce que Jacques PIMPANEAU dit de la littérature chinoise toute entière, on le constate particulièrement dans deux genres : la poésie et la nouvelle. Précisément, le texte Marée d’amour est une nouvelle de XU Dishan !

Pour être tout à fait clair, l’auteur chinois s’attachera plutôt à restituer une atmosphère plutôt qu’à décrire un sentiment. Car enfin, à quoi bon dire « je suis heureux » à l’autre qui ne sent pas ce bonheur ? Mieux vaut restituer les conditions du bonheur ressenti pour induire chez l’autre le sentiment qu’on ne saurait décrire. Disons qu’à la « connaissance intellectuelle » et parfois stérile d’un sentiment, les Chinois préfèrent cultiver chez l’autre sa sensibilité.

Finalement, l’enjeu peut presque être résumé ainsi : dire les choses sans que cela ce sache !  

Dans le Shi jing, ou Canon des Poèmes, le plus ancien recueil connu de poèmes de la littérature chinoise dont Confucius serait le compilateur, on distingue trois modes de composition ou d’expression poétique : 

1.       fu : expression par exposition directe (peinture fidèle du sujet dans ses réalités concrètes)

2.       bi : expression par comparaison explicite (rapprochement intellectuel de sujets de même nature)

3.       xing : expression par évocation (l’évocation poétique de l’environnement rend possible la compréhension du sujet sans sa description directe)

Dans Marée d’amour, XU Dishan fait « parler » la lune et l’encens, les lanternes au bord de l’eau et les sanglots du père…

Quant aux illustrations de Mélusine THIRY, elles touchent au cœur du texte, par la magie des ombres et des lumières. S’inspirant du tout petit et de l’infini, elle crée, par évocation, un univers harmonieux, exprimant les plaisirs et difficultés de grandir de Bao-Huang, petit héros de cette histoire tendre de XU Dishan.

23.05.2008

Le mot pour le dire

1557692963.jpgCe soir, je relis un court « Ecrits sur la peinture » de WANG Wei (699-759, poète, peintre et musicien de la dynastie Tang). Le texte s’ouvre sur une phrase forte :

Chez quiconque peint un paysage, la résonance intérieure précède le pinceau.

C’est curieux, habituellement, on lit plutôt : […], l’idée précède le pinceau. Mais, pour Jean-François ROLLIN, dont je lis la traduction ce soir (éd. Chandeignes, 1997), le mot « idée » ne suffit pas et est même « étranger, contraire à la pensée chinoise ». Intéressant !

Pour en avoir le cœur net, je recherche et retrouve la traduction que François CHENG donne du texte de WANG Wei dans son livre Souffle-Esprit (éd. Seuil, 1989), un recueil de textes théoriques chinois sur l’art pictural :

En peignant un tableau de paysage, le peintre doit avoir son pinceau guidé par le yi [idée, désir, intention, conscience agissante, juste vision].

Ce n’est certainement pas la proposition la plus simple mais elle a l’avantage d’éclairer une vérité : on aurait tort, pour traduire un mot chinois, de vouloir plaquer trop rapidement un mot français ; mieux vaut, pour en fixer tout le contour et en rendre l’essentiel, en proposer plusieurs. Cette fois, c’est sûr, pour « entendre » la pensée chinoise, on n’a pas le droit d’être paresseux !

Le peintre doit avoir son pinceau guidé par le yi ! C’est vrai que la peinture chinoise, longtemps, ne fut pas une peinture à l’huile. Le repentir du peintre était presque impossible. Avant d’y mettre le pinceau, mieux valait pour lui avoir tout vu et des intentions claires !

460912883.jpg
Paysage de YAO Mingjing (né à Pékin en 1959) - Forêt automnale, vent sur la rivière, assis dans l'oubli
639160643.jpg
Paysage de ZHOU Shifeng (né à Wuhan en 1962) - Forêt en profondeurs multiples, toutes imprégnées de couleurs

08.05.2008

En hommage à Lola

189077586.jpg « Qui peut me dire quelles sont les qualités de la cacahouète ? » demanda Père. […].

Père poursuit : « C’est pour cette raison que vous devez prendre exemple sur cette arachide » […].

Nous avons discuté jusque tard le soir. Et alors qu’il n’y avait plus de cacahouètes, les mots de Père restaient gravés dans mon cœur.

Qu'a bien pu dire ce sage Père ? Et qu'est-ce que la cacahouète pourrait avoir à nous apprendre ? Pour le savoir, je vous invite à lire ici l'intégralité d'une courte et édifiante histoire écrite par l'auteur chinois XU Dishan.

  

(ci-dessus, photo tirée du Koehler's Medicinal-Plants, 1887 - trouvée sur wikipédia, article "Arachide")

29.04.2008

Des enchantements du monde

838445578.jpgLes démons sont-ils des créatures de l'imagination ou l'imagination est-elle créature des démons ?

De l'avis d'un ami chinois, il n'y a pas de démon plus diabolique qu'un cœur qui cesse d'être émerveillé.

Selon lui, les cœurs qui savent peupler le monde d'esprits nous surprennent parfois, nous enseignent toujours.

25.04.2008

Avril 1948, la France...

88341978.jpg47553504.jpg

ZAO Wou-Ki, tout juste arrivé de Chine, découvre Paris le 1er jour d'avril 1948. L'après-midi même, il est au Louvre. Et bientôt, carnets de voyages en mains, il parcourt la France, puis l'Italie et l'Espagne à partir de 1951.

En 2006, les éditions Albin Michel nous ont donné à voir les carnets du peintre de 1948 à 1952, dans une sélection assez large (Carnets de voyages). 1948 n’y tient qu’une place très étroite mais cette année ouvre un long voyage : depuis 60 ans, ZAO Wou-Ki vit et travaille en France.

De ZAO Wou-Ki, son ami, Claude ROY a écrit : « Il est de deux pays ? D’aucun ? Il en invente donc un (au sens de le découvrir) où chacun peut vivre. Rendez-vous ici. Entrons dans la vue de ZA0 Wou-Ki. »

Venir d'ailleurs, ici, en France, et inventer un pays... comme on invente un trésor!

(ci-dessus, l'écriture de ZAO Wou-Ki et une des premières pages du carnets de 1948)